Cette année, dans de nombreux secteurs (voir article connexe), nous observons des colzas qui n’avancent plus : floraison en retard, boutons qui stagnent voire avortent, et des plantes qui semblent complètement à l’arrêt. Pourtant, les parcelles sont parfois bien développées en végétation.
L’hypothèse la plus probable concerne un stress physiologique du colza, survenu à partir du début du mois de mars. Ce phénomène ne résulte généralement pas d’une cause unique, mais plutôt d’une combinaison de conditions climatiques défavorables et de facteurs agronomiques aggravants. Comprendre ces interactions est essentiel pour mieux diagnostiquer les situations.
Conditions climatiques : un déclencheur du ralentissement de la mise à fleur
Cela se résume par une incapacité de la plante à basculer correctement du stade végétatif vers le stade reproducteur. La culture dispose parfois de réserves suffisantes et de tiges bien développées, mais la floraison ne s’engage pas ou reste incomplète.
Des cumuls de températures excessifs, des journées anormalement chaudes et ensoleillés fin février, bien supérieures aux normales de saison (par exemple +4.5°C à Dijon par rapport à la période 1991-2020) ont accéléré l’évolution des stades. Depuis la reprise de végétation en janvier / février jusqu’aux stades E-F1, au moins 15 jours d’avance de stades par rapport à l’habitude étaient constatés. Par la suite, cette évolution s’est vue ralentie par l’arrivée d’une période plus froide qui n’a pas permis de poursuivre sur un tel rythme.
On est bien dans le registre du déséquilibre physiologique entre la demande de la plante (montaison, mise en place des boutons, début floraison) et l’offre des conditions du milieu pour bien alimenter ces organes (durée du jour, rayonnement, nutriments, etc..)
Des facteurs agronomiques qui aggravent le phénomène
Si le climat initie le dysfonctionnement physiologique, plusieurs facteurs liés au sol et à la conduite de la culture peuvent bien-sûr l’amplifier. Ainsi, même en présence d’une biomasse correcte, la transition vers la floraison peut être fortement altérée.
Hydromorphie et excès d’eau :
Les épisodes pluvieux prolongés depuis janvier ont provoqué des situations d’hydromorphie. L’anoxie racinaire qui en découle bloque l’absorption de l’azote et ralentit fortement la reprise de végétation.
En conditions saturées (hydromorphie), les racines produisent des composés toxiques (comme l’éthanol), ce qui entraîne une baisse de la photosynthèse et de la croissance. Les plantes restent « figées », avec peu de nouveaux boutons.
Structure du sol dégradée :
Le tassement, le manque de porosité ou un drainage insuffisant limitent l’oxygénation du sol. Ces situations favorisent l’anoxie et fragilisent les plantes. La valorisation des ressources du sol, notamment les engrais azotés, est réduite, ce qui freine la croissance de la biomasse et la capacité de la plante à répondre à ses besoins de développement.
Nutrition azotée : un facteur limitant malgré les apports
Les problèmes physiologiques sont souvent associés à un déficit en azote… même lorsque celui-ci est présent dans le sol :
Absorption bloquée
En conditions froides, anoxiques ou de mauvais enracinement, l’azote n’est plus correctement assimilé. La plante manque alors de ressources au moment clé de la formation des boutons.
Positionnement des apports d’engrais
Un apport tardif ou mal fractionné peut accentuer le décalage entre croissance végétative et floraison. Dans le contexte de l’année (avances de stades, montaison précoce), la date du premier apport ou l’arrière-effet des pratiques d’apports à l’automne (impasse, minéral ou organique, fumier ou lisier) conduisent à une variabilité de réponses au champ. Une constante : les colzas « maigres » qui ont monté tôt avec peu de ressources offertes par le milieu produisent moins de biomasse et peinent à lancer une belle floraison.
- Insectes d’automne/printemps :
Les larves de grosses altises et de charançon du bourgeon terminal ont, dans les conditions de l’année, fortement pénalisé la croissance des colzas. Le fonctionnement global de la culture est affecté par leur présence : à l’aisselle des pétioles de feuilles, voire dans les tiges ou pire encore, au niveau du bourgeon terminal. A ce jour, avec ou sans symptômes de plantes au « port buissonnant », ces plantes sont souvent fragilisées, plus sensibles aux attaques d’insectes de printemps comme les méligèthes ou les charançons de la tige. Les capacités de compensation et de remobilisation des réserves sont alors réduites, les rendant encore plus tributaires des conditions printanières pour espérer produire un rendement honorable. Les plantes carencées en azote ont été encore davantage pénalisées.
Comment reconnaître un dysfonctionnement physiologique en l’absence d’autres facteurs très limitants ?
Plusieurs symptômes permettent d’identifier ce phénomène :
- Plantes avec une biomasse correcte et parfois des tiges allongées, mais peu de boutons ou des boutons qui n’évoluent plus
- Absence de cause unique évidente (ni carence franche, ni attaque massive d’insectes)
- Hétérogénéité marquée dans la parcelle : zones en pleine floraison à côté de zones totalement figées
- Correspondance fréquente avec des zones à risque : sols tassés, hydromorphes ou hétérogènes