Perspectives pour la culture du tournesol et stratégie de Terres Inovia

26 juil. 2019

Franck Stassi de L’Usine Nouvelle a récemment interrogé David Gouache sur la situation de la culture du tournesol en France.

"Ses questions ont permis d’aborder rapidement un diagnostic, connu de tous les acteurs de cette culture depuis plusieurs années, celui d’une réduction des surfaces et d’une stagnation des rendements.

Un constat qui n’est évidemment guère réjouissant pour les producteurs de tournesol et les acteurs de sa filière, mais qui inquiète aussi au-delà. En effet, la baisse des surfaces d’oléagineux, de tournesol ces dernières années, et tout récemment de colza à cause des sécheresses désastreuses au semis, sont une bien mauvaise nouvelle pour l’apiculture, à qui ces 2 cultures fournissent d’abondantes ressources dans des moments clés. C’est aussi dommage alors que les industriels implantés en France ont mis en place des procédés de décorticage qui leur permet de produire des tourteaux de tournesol enrichis en protéines, qui restent donc compétitifs face à la concurrence de l’Est de l’Europe.

Après ce constat, l’important est évidemment de dresser des perspectives et d’agir. Vers où devons nous amener cette culture, et que faisons-nous pour y parvenir ? Je profite donc de l’occasion fournie par cette interview pour vous dresser en quelques mots la vision de Terres Inovia et les actions en cours avec ses partenaires. Depuis 2 ans, à l’occasion des Plans de filière puis du Plan Protéines, l’interprofession des huiles et protéines végétales, Terres Univia, a œuvré, entouré de toutes les interprofessions agricoles, pour rassembler un ensemble de données permettant de déterminer avec précision la manière dont l’agriculture française pourrait répondre aux grandes lignes politiques avancées par l’état français et l’Union Européenne : accroissement de 10% de la souveraineté nationale en matière riches en protéines pour l’alimentation animale, sécurisation de la rémunération des agriculteurs et des éleveurs, réponse à la demande des consommateurs et citoyens d’une agriculture vertueuse pour l’environnement. Après avoir calculé l’ensemble des besoins pour l’alimentation animale et humaine, le cap pour la culture du tournesol est clair : il s’agirait de stabiliser la culture autour de 650 000 – 700 000 hectares à horizon 10 ans, soit autour de 100 000 ha de plus que ces dernières années. Il importe aussi d’enrayer la dynamique de stagnation voire de baisse des rendements.

Comment s’y prendre ?

parcelle de tournesols

L’ensemble de la stratégie du Programme Tournesol de Terres Inovia a été structurée de façon à traiter chacun des grands enjeux que nous identifions. Pour cela, nous conduisons régulièrement, tous les 3 à 4 ans, une enquête auprès des producteurs sur leurs pratiques culturales : les 2 dernières datent de 2013 et 2017. Les résultats, en agriculture conventionnelle et biologique ont notamment été publiés dans Perspectives Agricoles.

Le premier enjeu est celui du développement des surfaces. Comme je l’indiquai rapidement dans mon interview, la baisse des surfaces est l’effet d’une forme de « spécialisation », des agriculteurs et des organismes stockeurs. En effet, nous constatons dans notre enquête que la part de tournesol dans les exploitations qui en produisent ne baisse pas d’une enquête à l’autre. Dit autrement, il n’y a pas moins de tournesol dans les exploitations qui continuent à en faire, mais il y a moins d’exploitations qui en font. Ce mouvement est d’ailleurs visible dans l’évolution des surfaces : le tournesol s’est fortement réduit dans les assolements dans plusieurs secteurs en 20 ans : Centre Val de Loire, Poitou-Charentes, Bourgogne et Auvergne notamment.

Ce constat définit un 1er axe stratégique pour l’institut : contribuer à réinstaller le tournesol dans des bassins où celui-ci pourrait exprimer son potentiel. Nous travaillons ainsi depuis plusieurs années à analyser le potentiel du tournesol dans des bassins nouveaux ou anciens. Parmi les gisements de surfaces possibles pour la culture, un potentiel existe dans les secteurs maïsicoles du sud de la Nouvelle Aquitaine, bien illustré dans cette étude, et par l’intérêt suscité par nos réunions sur les cultures de diversification dans le secteur (plus de 200 participants lors de notre réunion en janvier 2018 à Hagetmau dans les Landes).

Un autre secteur à forte dynamique potentielle se situe à cheval entre le nord de l’Auvergne-Rhône-Alpes et le sud de la Bourgogne-Franche Comté. C’est en effet là, à Lezoux dans le Puy de Dôme, qu’on trouve une des 3 usines implantées en France triturant du tournesol (les 2 autres étant situées en façade atlantique). Dans ce secteur, où le tournesol a historiquement connu de belles années, une production de tourteaux non OGM riches en protéines issus d’une production régionale, pour alimenter les nombreux élevages de la même région, répondrait pleinement aux aspirations des consommateurs pour des filières régionales et de qualité. D’où un renforcement des activités de Terres Inovia sur l’insertion du tournesol dans les systèmes de culture du secteur : plusieurs diagnostics avec des groupes d’agriculteurs et partenaires régionaux sont en cours, avec de premiers évènements organisés par les équipes régionales de l’institut à la clé : à suivre de près dans les années qui viennent.

Le deuxième enjeu est celui de la reconquête du rendement. Ici, notre analyse se focalise particulièrement sur les secteurs où la culture du tournesol continue à se concentrer : Occitanie et Poitou-Charentes en particulier. Alors que le progrès génétique se poursuit, quels leviers actionner pour traduire celui-ci dans les champs ? Le rendement est toujours un sujet complexe, multifactoriel.

Nos enquêtes révèlent néanmoins quelques pistes. La première est celle de la fréquence de retour du tournesol dans l’assolement : nous constatons toujours de l’ordre de 25% des surfaces conduites dans des successions avec un tournesol tous les 2 ans. Cela se traduit inévitablement par une pression accrue de maladies, pas toujours très visibles, mais qui pénalisent certainement les potentiels : les enquêtes d’observations de nos équipes du Sud-Ouest montrent qu’en 4 ans la présence de Verticilium dans les plus de 200 parcelles visitées est passée de 28% à 40%. Cet exemple permet d’illustrer 2 grandes préconisations.

Premièrement, attention à ne pas compromettre le potentiel de la culture en la cultivant trop : heureusement, le virage semble amorcé dans le plus gros bassin, du sud-ouest, où les rotations courtes (tournesol tous les 2 ans) sont en baisse, de 50% à 42% des surfaces.

Deuxièmement, observer les parcelles pour prendre les bonnes décisions, et en particulier le choix variétal. En effet, l’observation de la situation sanitaire, une fois par an et au bon moment, permettra de mieux cibler le choix variétal lors du prochain tournesol sur la parcelle. Ce réflexe d’observation nous paraît essentiel pour pleinement valoriser le potentiel génétique et les résistances variétales.

C’est pour cette raison que nous avons commencé à élaborer une gamme de recommandations, comme les listes variétales recommandées et aussi un premier tutoriel sur l’observation à réaliser : d’autres outils et communications suivront pour faciliter ces observations indispensables.

Le manque d’observation des parcelles nous semble un symptôme d’un phénomène clé à traiter pour améliorer le rendement du tournesol : son image souffre… de ses qualités intrinsèques.

En effet, le tournesol est une culture assez rustique, peu gourmande en intrants, que ce soit en fertilisation, en eau ou en produits phytosanitaires. Son rendement en souffre en premier lieu parce que le tournesol est de plus en plus positionné sur des sols plus superficiels : ainsi, entre 2013 et 2017, la proportion de tournesols cultivés en sols superficiels dans le Sud-Ouest est passé de 10% à 18%, et de 22% à 44% en région Centre. Dans cette dernière région, le même phénomène est également observé en conduite en agriculture biologique. La rusticité de la culture fait aussi parfois oublier l’intérêt et l’importance de lui apporter le minimum d’intrants, qu’elle rentabilise d’ailleurs très bien. C’est le cas de l’irrigation notamment et dans des contextes tendus comme l’est cette campagne 2019, il est bon de rappeler que peu de cultures valorisent aussi bien des volumes d'eau limités. D’autres gisements d’optimisation des rendements existent pour la culture : densité de semis, fertilisation PK, etc.

Le dernier enjeu est transversal aux deux autres : que ce soit pour reconquérir des surfaces ou des rendements, il faut avoir une culture bien implantée, et le plus grand frein à cela aujourd’hui, ce sont les dégâts causés par les oiseaux lors de la mise en place de la culture. Depuis plusieurs années, Terres Inovia a mis en place un observatoire de ces dégâts aux impacts considérables : en 2016 nous estimions leur coût à plus d’ un million d’euros en France, avec la moitié des parcelles déclarant un dégât qui ont été obligées de recourir à des re-semis partiels ou totaux.

Heureusement, il semble ces 2 dernières années que la pression a baissé un peu : les re-semis ne concernant plus qu’un tiers des parcelles déclarant des dégâts d’oiseaux. Face à ce fléau, il n’y a pas aujourd’hui de solution évidente.

Terres Inovia a également constater la faiblesse de la recherche, tant publique que privée, dans le domaine. Il nous a donc semblé important d’unir les forces des rares équipes œuvrant sur le sujet, et nous avons donc créé récemment un réseau international de collaboration sur la gestion des dégâts d’oiseaux en tournesol.

Pour résumer

Le tournesol devrait avoir de réelles perspectives de développement de ses surfaces étant donné ses atouts :

o  Économiques : une culture qui engage peu de charges dans un contexte économique tendu pour les producteurs, et aux perspectives positives sur ses débouchés dans le cadre du Plan Protéines

o  Environnementaux : une culture qui nécessite peu d’intrants, et fournit des ressources pour les pollinisateurs

o  Sociaux : une culture qui répond aux attentes des consommateurs et citoyens en fournissant à la fois de l’huile alimentaire de grande qualité nutritionnelle et des protéines non OGM produites localement pour nos élevages

Développer les surfaces oui, mais pas n’importe comment : plus de tournesol là où il a presque disparu, et un peu moins là où il y en a trop. C’est là le véritable challenge pour cette filière, car c’est à l’inverse de la tendance observée depuis plusieurs années. Il faudra donc une approche volontariste et concertée pour y parvenir.

Terres Inovia est déjà mobilisé pour appuyer ses partenaires de la filière, de l’amont à l’aval, dans cette direction !

 

Je tiens à remercier vivement les collègues qui ont élaboré la stratégie tournesol de l’institut, en particulier Claire Martin-Monjaret, Responsable de notre Programme Tournesol, ainsi que Vincent Lecomte, chargé d’études agro-économie et coordinateur des enquêtes pratiques culturales, Dominique Wagner, gestionnaire et analyste des données des enquêtes, et Christophe Sausse, chargés d’études en agronomie et en charge des dossiers « oiseaux »."

Contact : David GOUACHE (d.gouache@terresinovia.fr)