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RFL3 : l’analyse de David Gouache, directeur adjoint de Terres Inovia

10 mars 2021

La troisième édition des Rencontres Francophones Légumineuses (RFL3) est un événement incontournable sur les légumineuses organisé par Terres Univia, Terres Inovia, le Cirad et INRAE. Ce rendez-vous a constitué une belle opportunité d’échanges entre scientifiques, experts, nutritionnistes, agriculteurs, représentants politiques et professionnels autour d’une vision commune sur les légumineuses. Elle s’est tenue sous-forme digitale, sous la co-présidence de l’ESA d’Angers et d’INRAE Rennes. Ces rencontres avaient été initiées en 2016, à l’occasion de l’année internationale des légumineuses qui avait été mis en place par l’Organisation pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO).

Lors de la table-ronde conclusive, qui s’est déroulée le 25 février, David Gouache, directeur adjoint de Terres Inovia, a mis en avant les dynamiques innovantes autour des légumineuses et les verrous à lever pour développer davantage ces cultures prometteuses. Il était aux côtés de Laurent Rosso, directeur de Terres Univia et de deux chercheurs du CIRAD et d’INRAE, Eric Justes et Christian Huyghe.

Développer les légumineuses : demande du marché ou demande agronomique ?

Michel Duru, d’INRAE, a présenté un panorama des enjeux de développement durable auxquels les légumineuses peuvent contribuer à répondre. Il a notamment mis en avant leurs atouts pour rééquilibrer l’alimentation occidentale. Celle-ci a, en effet, trop délaissé les légumineuses au profit notamment des produits carnés. Au vu de ce rôle clé des légumineuses dans l’évolution souhaitée de notre alimentation, Michel Duru a conclu en proposant de ne plus utiliser la formule consacrée « de la fourche à la fourchette », mais de lui préférer « de la fourchette à la fourche ». S’il est vrai que les consommateurs tiennent une partie de la solution pour aller à la fois vers une agriculture et une alimentation plus durables encore, « ce renversement de posture nous a semblé un peu excessif : en effet, l’agriculture a un « besoin » de légumineuses qui lui est propre, quelles que soient les tendances des marchés. On constate que l’Europe est fortement déficitaire en légumineuses dans ses assolements par rapport aux standards mondiaux », analyse David Gouache.  

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Que l’on regarde d’ailleurs les agricultures modernes ou les agricultures au fil de l’histoire, on constate que l’incorporation de l’ordre de 10 à 15 % de légumineuses dans les assolements constitue a priori le niveau de référence à atteindre, permettant à la fois de tirer tout le bénéfice de celles-ci en matière de fertilité des sols, sans générer un accroissement excessif de pression parasitaire qui compromettrait leur présence dans la durée. « Le besoin agronomique de légumineuses est donc là, indépendamment de l’équilibre de notre alimentation. Force est de constater que le consommateur et le marché ne nous ont pas permis jusqu’à présent de créer des conditions favorables aux légumineuses dans la ferme France à long terme », analyse David Gouache. On pourrait même arguer que c’est le contraire : « les tendances de consommation et de marché, les enjeux de compétitivité entre agricultures mondiales, et entre espèces au sein de l’assolement, favorisent plutôt la tendance à l’accroissement de la part de céréales dans la SAU des grandes cultures ».

De manière simplificatrice, aller de « la fourchette à la fourche », donc compter sur la demande des consommateurs, se heurte à un paradoxe : il existe un écart entre les déclarations d’intention des consommateurs et leurs actes d’achat réels. Une session de ces RFL3 fut d’ailleurs consacrée aux enjeux sur la perception et le comportement des consommateurs. « Un progrès pour les prochaines éditions serait certainement de voir s’étoffer cette session, en y adjoignant non seulement des résultats de recherche, mais aussi des résultats d’innovation et transfert au sein des stratégies de marketing et de distribution dans l’agroalimentaire des produits à base de légumineuses », espère David Gouache.

Protéger les cultures : pragmatisme ou changement de paradigme

Un autre point du débat de la table-ronde était emblématique des enjeux clés autour du développement des légumineuses : leurs fragilités actuelles face aux bioagresseurs et la faiblesse des leviers de protection des cultures disponibles. « Que ce soit en matière de produits phytosanitaires classiques ou de biocontrôle et de résistance variétale, la taille réduite des marchés des légumineuses induit une faiblesse des investissements, et donc des innovations dédiées aux légumineuses », regrette David Gouache.

Face à ce constat mis en avant par Terres Inovia, l’essentiel des propositions des collègues de la recherche fondamentale évoquent l’idée de « changer de logiciel », de mobiliser la diversité dans les assolements et les rotations, ainsi que les associations de cultures. « Alors que ces différents leviers ne doivent pas être opposés, on sent, dans la communauté de R&D sur les légumineuses, que ce sujet constitue un point de tension. En réalité, il conviendrait d’aborder chaque sujet au cas par cas,. Pour ne prendre qu’un exemple, la perte de l’unique solution phytosanitaire contre la mouche des semis du lupin ne peut en aucun cas être compensée par des cultures associées, et on ne peut pas dire que le lupin soit trop cultivé et qu’il faut mettre plus de diversité dans les rares assolements qui en intègrent ! Malgré les efforts de l’institut sur la gestion par les façons culturales, c’est bien là une fragilité de plus pour cette espèce, pourtant très riche en protéines, et intéressante pour diversifier dans certains territoires. Les exemples du même acabit sont légion. Ainsi, pour Terres Inovia, l’idée que la montée en puissance des légumineuses passe forcément par de la « reconception systémique », des « ruptures » ou « changements de paradigme » est souvent contre-productive, et induit des effets inverses à ceux espérés ».

Les légumineuses, un levier de productivité pour les principales productions

Dans cet esprit, il convient de rappeler que l’actuelle stratégie nationale sur les protéines végétales créé une vraie dynamique positive. Elle a été clairement visible lors de ces RFL3, avec les exemples de la croissance du soja « made in France » et « made in Afrique » ou encore le développement des marchés de substituts à la viande à base de protéagineux français, montrant qu’il s’agit d’une stratégie réaliste. Le doublement de la sole de légumineuses à graines à horizon 10 ans qui est visé ne représente que 5% de la sole de céréales et maïs. « Rien qui ne perturbera la vocation de notre production de grande culture à contribuer à nourrir d’autres pays structurellement déficitaires en céréales. Au contraire, si cette croissance des légumineuses est bien conduite, elle sera même un levier de compétitivité pour nos principales productions, en permettant des hausses de rendement couplées à des baisses de charges sur les principales cultures. »

Des erreurs du passé à éviter

Bien conduire cette croissance des légumineuses, c’est aussi tirer les enseignements des erreurs du passé. La première, c’est d’éviter, de nouveau, de « tuer » chaqueculture de diversification en la cultivant trop. « Depuis les grandes années du pois, à l’échelle nationale, on remarque que les têtes d’assolement ont tendance à faire vase communiquant : le colza remplace le tournesol et le pois, et aujourd’hui le tournesol et certaines légumineuses reprennent la place du colza. A chaque répétition de ce cycle infernal, des bioagresseurs de la culture, devenus ingérables, contribuent fortement à la déprise. Si nous voulons installer nos légumineuses dans les assolements français de manière durable, cela doit se faire via une diversification des assolements existants, et pas via la substitution à d’autres cultures oléoprotéagineuses, alerte David Gouache. C’est là le véritable défi, jamais réussi jusqu’à présent ».

Autre enseignement du passé : l’investissement. « Les précédents Plans Protéines n’ont jamais installé dans la durée les légumineuses dans nos paysages, alors que les oléagineux s’y sont stabilisés. L’un des facteurs expliquant cette différence, c’est l’investissement. L’appareil industriel mis en place par les industries de la filière oléagineuses créent un effet de non-retour. Ce stade n’a jamais été atteint pour les légumineuses ». A contrario, dans les précédentes RFL, il était même question de verrouillage socio-technique empêchant les légumineuses de décoller.

Or, aujourd’hui, la réussite de l’actuel Plan Protéines devra se mesurer « non pas à l’aune uniquement d’une SAU de légumineuses – l’histoire nous a montré que les embellies pouvaient être de courte durée – mais à l’aune des investissements mis en place par toutes les entreprises des filières légumineuses. Ceux-ci devront réussir à créer un effet de « verrouillage positif » en faveur des légumineuses. Les signaux, nombreux, d’investissement dans les filières légumineuses, sont à ce titre un signal très positif, qui augurent de belles futures rencontres RFL dans les années à venir ! », espère David Gouache.