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Insectes ravageurs, grands bénéficiaires du changement climatique ?

11 mai 2020

Pucerons, coléoptères ravageurs du colza, punaises des céréales, il semble désormais ne plus y avoir d’années « normales » en termes de pression d’insectes ravageurs. Les pullulations d’insectes, extrêmement fréquentes et parfois plus précoces ces dernières années inquiètent les agriculteurs.

Colonie de pucerons verts - © L. Jung (Terres Inovia)

Le réchauffement climatique particulièrement favorable aux pucerons

Vecteurs de viroses, les pucerons qui pullulent actuellement dans certains secteurs et envahissent les cultures de protéagineux et de tournesol peuvent occasionner des dégâts importants, d’autant plus que les végétaux ont souvent souffert du manque d’eau.

Comme tous les insectes, les pucerons ont une plage thermique optimale de développement. En dessous de 4°C, ils ne se développent pas, au-dessus, ils se multiplient d’autant plus vite que les températures sont élevées et ce jusqu’à une température limite au-delà de laquelle leur développement ralentit (environ 22°C). Chez ces insectes, l’abondance, les dates d’apparition des stades phénologiques, le taux de consommation des végétaux, la fécondité, les capacités de dispersion via le nombre d’individus ailés et la reproduction sexuée sont sous la dépendance des températures. Qualifié de 3ème mois d’avril le plus chaud depuis 1900 par météo France, le mois d’avril 2020 également marqué par un déficit de précipitation de 50 à 80% sur le quart Nord-Est du pays a été particulièrement favorable au développement de ses insectes.

Les modèles climatiques prévoient d’ici la fin du siècle une augmentation des températures moyennes à la surface du globe de 1,5 à 2 °C. Sous nos latitudes, les pucerons, qui vivent dans la majorité des cas en dessous de leur optimum thermique pourraient gagner 5 générations par an, faisant d’eux de grands bénéficiaires du changement climatique.

Le nombre d’espèces de pucerons capturées a augmenté de 20% en 30 ans et les invasions sont plus précoces. Chez le puceron vert du pêcher par exemple, les premiers individus détectés le sont avec 2,5 semaines d’avance par rapport à ce qui était observé il y a 40 ans.

Quelle influence sur leur ennemis naturels et le service de régulation ?

Coccinelles, syrphes, chrysopes, hémérobes et hyménoptères parasitoïdes sont les principaux ennemis naturels des pucerons. Ils sont très efficaces en tant qu’agent régulateurs. Le changement climatique leur est-il tout autant profitable ? Comment va-t-il affecter la régulation naturelle ?

Chrysope à l’abris dans une haie © N. Cerrutti (Terres Inovia)

Les ennemis naturels des pucerons présentent une grande diversité d’espèces ayant des caractéristiques écologies diverses. En raison de leur place dans la chaine alimentaire, ils sont globalement plus vulnérables aux variations des conditions environnementales que leurs proies/hôtes dont ils sont dépendants.

Colin Fontaine, chercheur en écologie au Muséum National d’Histoires Naturelles a étudié l’influence du changement climatique sur les syrphes à partir du dispositif de sciences participatives SPIPOLL* recensant 2000 occurrences annuelles de syrphes entre 2012 et 2015. Il montre que contrairement aux pucerons, les différentes espèces de syrphes ont des réponses variables aux variations annuelles de températures en raison de caractéristiques écologiques et physiologiques. Chez certaines espèces, l’abondance augmente avec la température, chez d’autres elle diminue, chez d’autres encore elle est décalée dans le temps. Or, il s’avère que du synchronisme entre le cycle de développement des ennemis naturels des ravageurs et celui de leurs proies/hôtes, dépend l’efficacité du service de régulation naturelle. Ainsi, il peut se trouver des situations où les pullulations de ravageurs sont liées au retard de développement des populations de certains auxiliaires ou au contraire une arrivée trop précoce engendrée par le réchauffement climatique. Notons aussi l’influence du climat sur la phénologie des végétaux qui se trouvent être à la base du réseau trophique. Etant donnée la complexité des interactions trophiques responsables de la régulation naturelle des ravageurs, les conséquences du changement climatique sont difficilement prévisibles, et les agriculteurs et gestionnaires de l’espace n’ont que peu de prises sur ces phénomènes.

Favoriser la régulation naturelle, un investissement d’avenir

En revanche, il existe des leviers pertinents qui peuvent être mobilisés à l’échelle de l’exploitation agricole et plus globalement à l’échelle d’un territoire pour maximiser le service de régulation naturelle et ainsi améliorer la résilience des systèmes face aux changement climatique :

  • Maintenir, entretenir les espaces semi-naturels autour des parcelles cultivées et en créer de nouveaux. La diversité des insectes auxiliaires qui assurent la régulation naturelle des ravageurs dépend de la présence à proximité des parcelles agricoles d’éléments semi-naturels connectés entre eux. Les haies, bandes enherbées, fleuries, arbres isolés offrent des conditions d’habitat (ombre, humidité, fraicheur), des sites d’hivernage et des ressources alimentaires (nectar, pollen, exsudats sucrés) nécessaires à leur survie, à leur succès reproducteur et à leurs performances de régulation. Or, dans certains environnements de production, ces espaces non cultivés sont insuffisamment présents pour permettre aux agriculteurs de bénéficier pleinement des mécanismes de régulation naturelle. Une gestion adaptée des bords de champs, de chemins, de manière à favoriser la présence de fleurs sauvages, la gestion de l’interculture et l’implantation de haies notamment représentent un investissement de long terme pour améliorer la résilience des systèmes agricoles face aux changements climatiques.
  • Prendre en compte les insectes auxiliaires lors des travaux agricoles. Tout comme les abeilles, les syrphes, chrysopes et parasitoïdes sont sensibles aux insecticides selon des niveaux différents qui dépendent de l’insecte et de la substance active. Ils peuvent être présents dans toutes les cultures et à leurs abords tout au long de l’année.

Pour les protéger : respecter la règlementation en vigueur relative aux pollinisateurs qui établit les règles concernant les applications d’insecticides et acaricides en floraison, et dans ce cadre les recommandations de Terres Inovia en termes de plage horaire de traitement :

  • dans les 3 heures après l’heure de coucher du soleil telle que définie par l’éphéméride ou,
  • dans les 3 heures précédant l’heure de coucher du soleil telle que définie par l’éphéméride si la température est inférieure à 12°C.

Sources :

Hulle M., Coeur d’Acier A., Bankhead-Dronnet S., Harrington R., 2010. Aphids in the face of global changes. C. R. Biologies 333 : 497–503.

Moiroux J., G. Bourgeois, G. Boivin et J. Brodeur. 2014. Impact différentiel du réchauffement climatique sur les insectes ravageurs des cultures et leurs ennemis naturels : implications en agriculture. Feuillet technique Ouranos Projet 550005-103, Québec, Canada. 12 p.

Vigie-Nature Ecole, 2017. L'impact du réchauffement climatique sur les syrphes. Newsletter N°22.

*Suivi photographique des insectes pollinisateurs

Contact : n.cerrutti@terresinovia.fr